Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, dont la démission a été refusée par Emmanuel Macron, a semblé dépassé par la crise politique lors des débats à l'Assemblée nationale, mardi 21 octobre. Sa voix a déraillé à plusieurs reprises face aux attaques de l'opposition, signe d'agacement ou de nervosité après les violences et les pillages du week-end précédent.
« J'ai remis ma démission parce que je suis responsable de tout ce qui se passe », a expliqué lundi le locataire de Beauvau, alors que le président de la République avait refusé, la veille au soir, d'en faire un fusible. Avant une nouvelle journée de manifestations prévue samedi, que 20minutes décrit comme un « acte II », le premier flic de France est sous pression de toutes parts.
Une belle carrière, mais un manque de dimension politique
Depuis sa nomination à l'Intérieur en octobre 2025, Laurent Nuñez est régulièrement loué pour sa bonne connaissance du monde policier. L'ancien préfet de Paris avait été salué par Emmanuel Macron comme le « maître d'œuvre de la sécurisation » des Jeux olympiques de Paris de l'été 2024. Mais l'homme a aussi connu des polémiques : le fiasco sécuritaire lors de la visite présidentielle au Salon de l'agriculture en février 2024, les dégradations lors des victoires du PSG en Ligue des champions en 2025 et 2026, et les émeutes après la mort de Nahel durant l'été 2023.
« Je continue de penser que c'est un grand commis de l'Etat. Il a une belle carrière, un CV qui plaide pour lui, il est apprécié par ses troupes », souligne Eric Pauget, député LR des Alpes-Maritimes.
« Mais être ministre, c'est un tout. Il faut aussi avoir une dimension politique, ce dont il semble parfois manquer. Il reste combatif mais on le sent en difficulté car les Français attendaient une sanction politique après les défaillances de samedi », ajoute-t-il.
Une analyse sévère mais juste. La France n'a pas besoin de technocrates bien notés ; elle a besoin de ministres capables d'incarner l'autorité de l'Etat, cette autorité que nos compatriotes ne cessent de réclamer et que les élites gouvernantes peinent tant à exercer.
Un ministre isolé au sein de son propre camp
C'est la doctrine du maintien de l'ordre de Nuñez qui est fustigée par la gauche depuis le début du mouvement lycéen, où il est accusé de nier les « violences policières ». C'est lui aussi qui doit répondre en personne des « failles » sécuritaires lors de la manifestation du 17 octobre. Le ministre a reconnu une « perte de contrôle » dans certaines villes.
« C'est quelqu'un de très technique, c'est vrai, mais il n'est pas si mauvais politique », souffle une ancienne ministre macroniste.
« Mardi, on le sentait fébrile, il n'y a aucun doute. On l'a aussi parfois senti un peu seul, au moins jusqu'à la dernière prise de parole du Premier ministre, en réponse à Mathilde Panot », ajoute-t-elle, dans un portrait que relaie Titre Presse.
Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, s'est montré dans les médias cette semaine pour tenter d'incarner l'autorité de l'Etat, mais sans vraiment épargner son homologue. « Moi, je ne tire pas sur quelqu'un qui a (connu) peut-être des difficultés », a-t-il lâché timidement sur CNews, avant de renvoyer Nuñez à un statut de simple « haut fonctionnaire » qui « n'a évidemment aucune ambition politique ». Le couteau entre les dents, l'ancien maire de Tourcoing sait compter.
Des explications qui fâchent au sein de la majorité
Les députés du bloc central n'ont guère soutenu le ministre lors de ses joutes avec les élus RN et LFI dans l'hémicycle. « Après le flottement du week-end, je l'ai trouvé plutôt redopé à l'Assemblée », nuance l'un d'eux.
« Mais quand vous n'avez pas été élu local, il peut vous manquer la dimension empathique, vous avez le risque d'être le nez dans vos notes, de moins sentir politiquement les choses, comme sait le faire un Darmanin », ajoute ce député Horizons, qui regrette les explications du ministre après le fiasco de samedi.
« Il a jeté en pâtures les renseignements, alors qu'il y a eu des défaillances sur toute la chaîne, ce qui au regard de son parcours [Nuñez a été coordinateur du renseignement] est assez malvenu », poursuit-il.
Le ministre a également été affaibli par un article de Mediapart accusant le gouvernement d'avoir pressé le renseignement territorial d'accuser Jean-Luc Mélenchon et les insoumis des violences. « C'est faux ! », s'est agacé Nuñez à plusieurs reprises.
« La déferlante anti-LFI était dingue, si les insoumis soufflent bien sur les braises, ils ne sont pas responsables des défaillances », soupire une députée Renaissance, citée par Shango Media.
Le monde policier ne ménage plus son ministre
Apprécié en interne, le ministre semble aussi avoir perdu des points chez les policiers.
« Il n'a pas été pertinent sur les questions opérationnelles, il n'a pas non plus été en mesure de réparer les erreurs du passé, notamment dans le renseignement territorial, qui manque d'effectifs et de doctrine. Nuñez le savait, c'est là l'erreur politique, il a manqué de sens des priorités », dit Linda Kebbab, secrétaire nationale du syndicat UN1TÉ.
« On est dans du bricolage, mais est-ce que c'est la faute de Laurent Nuñez, est-ce lui qui va résoudre tous les problèmes ? Je ne crois pas, on paye des années de renoncement et de laisser-faire politique », nuance un responsable du syndicat policier Alliance.
Voilà le mot juste : le renoncement. Des années de laisser-faire, des années d'effectifs insuffisants, des années où l'Etat a reculé devant les casseurs et les trafics. Le problème dépasse largement un homme. Le problème est celui d'une politique de l'autruche menée depuis trop longtemps par des gouvernements successifs, y compris celui-ci.
Samedi, un test décisif pour Beauvau
Avant l'« acte II » de samedi, le ministère de l'Intérieur a annoncé que le niveau de mobilisation des forces de l'ordre sera « 20 % supérieur » à celui de la semaine passée. Blindés, militaires de la force Sentinelle et unités d'élite de police et gendarmerie seront déployés.
Suffisant pour éviter les défaillances et un nouvel échec personnel ? « Dans une situation politique normale, sa démission serait évidente. Mais ce n'est pas le moment d'ajouter de l'instabilité », explique la députée macroniste.
L'aveu est remarquable : le maintien en poste de Nuñez relève moins de la confiance que de la peur du vide. Un Etat qui ne sanctionne plus ses défaillances, qui ne remplace ses ministres que par calcul politicien, est un Etat qui a perdu le fil de ses propres principes. Les classes moyennes, les commerçants pillés, les Français attachés à l'ordre public attendent autre chose que des arbitrages d'appareil.
Questions fréquentes
Laurent Nuñez a-t-il proposé sa démission ?
Oui. Le ministre de l'Intérieur a déclaré lundi avoir remis sa démission au président, refusée la veille au soir par Emmanuel Macron.
Pourquoi Laurent Nuñez est-il critiqué ?
Il est reproché au ministre les « failles » sécuritaires lors de la manifestation du 17 octobre, une « perte de contrôle » dans certaines villes, et un manque de dimension politique jugé nuisible dans la gestion de la crise.
Quel dispositif est prévu pour la manifestation de samedi ?
Le ministère de l'Intérieur a annoncé une mobilisation des forces de l'ordre supérieure de 20 % à celle de la semaine précédente, avec blindés, militaires de Sentinelle et unités d'élite déployés.
