Le gouvernement taliban a exprimé, lundi 2 novembre, sa « profonde inquiétude » face au projet de l'administration Trump d'expulser des dizaines de migrants afghans vers le Pakistan, en vue de leur retour ultérieur en Afghanistan. Selon le New York Times, plus de 150 personnes sont concernées, dont certaines ont aidé les forces américaines avant le retrait de 2021.
L'information, relayée notamment par France 24, relance le débat sur le sort des anciens alliés afghans de Washington, abandonnés depuis la chute de Kaboul et la reprise du pays par les talibans en août 2021. Un fiasco dont l'Occident porte la responsabilité, et dont les conséquences humanitaires continuent de s'accumuler.
Que demande exactement le gouvernement taliban ?
« L'Émirat islamique d'Afghanistan exprime sa profonde inquiétude face aux informations selon lesquelles les États-Unis auraient l'intention d'expulser vers le Pakistan certains réfugiés afghans qui n'ont pas encore pu obtenir de titre de séjour légal dans ce pays », a déclaré Abdul Qahar Balkhi, porte-parole du ministère afghan des Affaires étrangères, dans un communiqué.
Kaboul exhorte « les États-Unis à adopter une approche responsable et mesurée », et demande que toute décision concernant le sort des citoyens afghans soit prise « avec une compréhension mutuelle claire, une coordination nécessaire et en tenant compte des droits et des demandes légitimes des personnes concernées ». Un langage diplomatique inhabituel pour un régime qui n'a cessé, depuis son retour au pouvoir, de museler les libertés fondamentales, notamment celles des femmes.
« La partie afghane est prête à interagir d'une manière pratique et fondée sur la compréhension mutuelle, en prenant la mesure des réalités existantes et en tenant compte des préoccupations légitimes des deux parties », a ajouté le porte-parole.
Des anciens alliés de Washington parmi les expulsables
Le New York Times a révélé, vendredi, que plus de 150 Afghans pourraient être renvoyés vers leur pays d'origine via le Pakistan. Parmi eux figurent des personnes, ainsi que leurs familles, qui ont apporté leur aide aux forces américaines durant les deux décennies de guerre qui ont opposé, de 2001 à 2021, les États-Unis et les forces de l'ex-République afghane aux insurgés talibans.
Les États-Unis ne pouvant organiser d'expulsions directes vers l'Afghanistan, faute de relations diplomatiques avec Kaboul, des responsables ont indiqué au quotidien américain que le Pakistan superviserait leur renvoi. Un montage dont la cohérence juridique et morale laisse perplexe : on renvoie vers leurs ennemis d'hier des hommes qui ont risqué leur vie pour nos soldats.
L'organisation #AfghanEvac, qui œuvre à la protection et à la réinsertion des anciens alliés afghans de Washington, dénonce ce projet avec vigueur. Selon BFM, l'annonce a provoqué une vague d'inquiétude dans les communautés afghanes installées aux États-Unis, où beaucoup attendent depuis des années la régularisation promise.
Une amnistie talibane largement théorique
Le gouvernement taliban a déclaré une amnistie pour les personnes ayant servi dans les institutions de l'ex-République afghane. Les faits démentent cette promesse : l'ONU a documenté plusieurs arrestations de ces anciens fonctionnaires ces dernières années. Renvoyer des interprètes, des auxiliaires ou des soldats de l'ancienne armée nationale vers un régime qui les a pourchassés relève donc d'un calcul à court terme, indigne des engagements pris.
Il faut le dire sans détour : un État qui abandonne ceux qui l'ont servi trahit d'abord sa parole. La France, qui a connu en 1962 les conséquences dramatiques du sacrifice de ses harkis, connaît le prix de ce reniement. L'histoire ne repasse pas les plats, mais elle rappelle les dettes.
Un contexte régional explosif
Ce projet s'inscrit dans un contexte particulièrement tendu entre l'Afghanistan et le Pakistan. Les deux pays sont en conflit ouvert depuis octobre 2025, quand des combats frontaliers ont fait des dizaines de morts et abouti à la fermeture quasi totale de leur frontière terrestre.
Après diverses médiations, les affrontements avaient diminué sans totalement cesser, puis ont viré à la guerre ouverte fin février. Le Pakistan accuse les autorités talibanes afghanes d'abriter et de soutenir le mouvement jihadiste Tehreek-i-Taliban Pakistan (TTP), créé en 2005 et auteur d'attaques meurtrières sur le sol pakistanais, ce que Kaboul dément formellement.
Dans ce cadre, faire du Pakistan le relais d'expulsions vers l'Afghanistan revient à verser de l'huile sur un feu déjà vif. Comme le note Demócrata, les talibans exigent des États-Unis qu'ils assument leurs responsabilités dans ces vols d'expulsion, dans un climat croissant d'hostilité entre les trois pays.
Un précédent européen qui interpelle
Ce ne sont pas les États-Unis qui ont ouvert cette voie. Ces dernières années, l'Allemagne et la Turquie ont également expulsé des ressortissants afghans directement vers l'Afghanistan, malgré les avertissements des organisations de défense des droits humains sur les risques encourus par les personnes renvoyées.
La question des renvois vers des zones en guerre ou sous autorité totalitaire pose un problème de conscience ancien. Entre la nécessité de maîtriser les flux migratoires, qui est une exigence légitime de tout État souverain, et le devoir de ne pas livrer des individus à leurs persécuteurs, la ligne est étroite. Elle ne doit pas être tracée au mépris de la parole donnée à ceux qui ont servi nos armées.
Les États-Unis face à leurs responsabilités
Washington se trouve pris dans une contradiction de sa propre fabrication. Après avoir organisé en 2021 un retrait chaotique qui a livré l'Afghanistan aux talibans, l'administration Trump veut aujourd'hui accélérer les renvois des Afghans présents sur son sol sans titre de séjour. Le symbole est brutal, et Kaboul, ironie de l'histoire, se pose en défenseur des droits de ses citoyens.
Les prochains jours diront si la pression diplomatique talibane, relayée par RFI parmi d'autres médias internationaux, modifiera le calendrier des expulsions. Les familles concernées, elles, attendent dans l'angoisse une décision qui scellera leur sort.
Questions fréquentes
Combien d'Afghans sont concernés par ce projet d'expulsion ?
Selon le New York Times, plus de 150 Afghans pourraient être expulsés vers l'Afghanistan via le Pakistan, dont des personnes ayant aidé les forces américaines avant le retrait de 2021.
Pourquoi les États-Unis passent-ils par le Pakistan ?
Les États-Unis ne peuvent organiser d'expulsions directes vers l'Afghanistan ; des responsables ont indiqué que le Pakistan superviserait le renvoi de ces personnes vers le territoire afghan.
Quelle est la position des talibans sur ces expulsions ?
Le gouvernement taliban a exprimé sa « profonde inquiétude » et demande aux États-Unis une coordination préalable et une approche « responsable et mesurée ».
