Depuis trois semaines, les manifestations qui secouent Saint-Brieuc laissent les commerçants du centre-ville exsangues. Selon Le Télégramme, certains gérants constatent une chute brutale de leur fréquentation et de leur chiffre d'affaires, quand d'autres, bars et restaurants en tête, parviennent à tirer leur épingle du jeu.
Derrière les cortèges et les slogans, il y a des hommes et des femmes qui tiennent une boutique, paient des charges et emploient des salariés. Eux ne manifestent pas. Ils survivent.
« Je préfère ça que de licencier l'un de mes deux employés »
Laurent Janiaud, gérant de la Cave des champs depuis six ans, a pris les devants. Dans une vidéo postée sur Facebook le jeudi 5 novembre, tablier bleu marine sur le dos, il a le visage fermé. Pour compenser la baisse de fréquentation, il ouvre désormais sa boutique le lundi, son jour de repos habituel, de 15 heures à 19 heures. L'homme frôle déjà les 80 heures de travail hebdomadaires.
« Je n'ai pas vraiment le choix et je préfère ça que de licencier l'un de mes deux employés. »
Le caviste dit n'avoir « jamais vu une telle conjoncture économique ». Son constat est sans appel : si le rythme se poursuit, en janvier, ce sera terminé.
Des samedis à perte pour les magasins de vêtements
En face de la Cave des champs, Emmanuel Deslande, gérant de Quenotte, boutique de vêtements pour enfants, a livré ses inquiétudes sur Facebook dès le 3 novembre. Son message, largement relayé, résume l'angoisse d'une profession : « Troisième samedi à stresser, à se demander s'il y aura des clients, s'il y aura de la casse, si la journée va encore se terminer avec un chiffre d'affaires proche de zéro. »
Le chiffre d'affaires de sa boutique a fléchi de 20 % en octobre. Le samedi représente à lui seul 30 % de ses recettes hebdomadaires. Or les cortèges évitent désormais le centre-ville depuis trois semaines, et les tensions du 17 octobre ont dissuadé une partie de la clientèle de sortir les jours de mobilisation. Ceux qui restent en ville se dirigent vers les bars et les restaurants, pas vers les rayons de vêtements pour enfants.
« On prend beaucoup de risques. On investit beaucoup d'argent pour ces commerces. On a besoin de notre clientèle face à la situation économique et la concurrence numérique. »
Un phénomène national
Le cas briochin n'est pas isolé. À Rennes, Ouest-France rapporte que les commerçants situés près du parcours de la manifestation du 5 novembre se sont calfeutrés face aux violences et aux dégradations commises en marge des cortèges, alors que la mobilisation rassemblait 32 000 personnes dans la ville. Plus largement, HelloBiz relève qu'après les pillages du 17 octobre, les épiciers redoutent le coût économique de la mobilisation.
Sur franceinfo, Virginie Grimault, déléguée générale de la Fédération de l'épicerie et du commerce de proximité, a lancé un avertissement que les pouvoirs publics feraient bien de méditer : les commerçants de proximité « ne peuvent pas être les victimes collatérales de ce mouvement », a-t-elle déclaré le 31 octobre, selon Franceinfo.
Des dégâts contrastés selon les activités
Tous ne sont pourtant pas logés à la même enseigne. Anne Bedel, coprésidente de l'association de commerçants Boutik'n'Co et gérante de Chez Simonne, décrit une dynamique « complexe et multifactorielle ». « Le mouvement a effectivement eu de l'impact. Seulement, il est propre à chaque commerce en fonction de son activité, de sa position dans le centre-ville ou de sa clientèle », explique-t-elle.
Certains en tirent même des bénéfices. Fanny Guillou, qui vient d'ouvrir son établissement de « craft food », Kombo, place de la Résistance, n'a guère de soucis d'affluence : « On a eu beaucoup de gens à la fin de chaque manifestation. » Même constat à l'Atelier B.8, boutique d'impression d'art de la rue de Rohan. Sa gérante, Géraldine Bizeul, constate que « les gens s'arrêtent un peu plus que d'habitude ». Elle n'a subi aucune perte de chiffre d'affaires, au contraire.
La commerçante pointe une autre faille, plus profonde : l'accessibilité du centre-ville, pénalisée par les nombreux travaux, et un pouvoir d'achat au plancher. Voilà le vrai fond du problème. Le mouvement social n'est que la goutte qui fait déborder un vase déjà bien rempli.
Le petit commerce, colonne vertébrale de nos centres-villes
Il y a quelque chose de profondément injuste dans cette affaire. Le petit commerçant incarne ce que la France a produit de mieux : le travail, la prise de risque, le service rendu au quartier. Il n'a jamais demandé de subvention, seulement le droit de travailler tranquille. Pendant que certains s'illustrent dans la casse, lui ouvre sa boutique à l'aube et la ferme à la nuit tombée.
Que les intérêts particuliers puissent prendre en otage toute une économie de proximité, voilà qui pose question. Le droit de manifester est une liberté fondamentale, conquise et garantie par la République. Mais la liberté des uns s'arrête là où commence la ruine des autres. Les dégâts du 17 octobre ne sont pas des détails : ce sont des actes qui détruisent des vies de travail.
Laurent Janiaud et Emmanuel Deslande soutiennent le fond du mouvement social, mais ils estiment en être les perdants. Ils ne demandent rien d'autre que de pouvoir exercer leur métier. En attendant, le caviste ouvre le lundi et le vendeur de vêtements compte ses samedis à perte. Si la mobilisation se poursuit au même rythme, ils auront fermé en janvier.
Questions fréquentes
Quelle est la baisse de chiffre d'affaires constatée par les commerçants de Saint-Brieuc ?
Emmanuel Deslande, gérant de Quenotte, a vu son chiffre d'affaires reculer de 20 % en octobre, les samedis représentant 30 % de ses recettes hebdomadaires.
Pourquoi les commerces du centre-ville sont-ils moins fréquentés ?
Les cortèges évitent le centre-ville depuis trois semaines et les tensions du 17 octobre ont dissuadé une partie de la clientèle, selon les commerçants interrogés par Le Télégramme.
Tous les commerces sont-ils touchés par le mouvement social ?
Non. Les bars et restaurants, comme Kombo place de la Résistance, constatent au contraire une forte affluence à la fin de chaque manifestation.
Que redoutent les commerçants si la mobilisation continue ?
Laurent Janiaud et Emmanuel Deslande estiment que si la situation se poursuit au même rythme, leurs commerces auront fermé en janvier 2027.
