La Serbie a voté massivement dimanche 25 octobre lors d'élections législatives anticipées présentées par le mouvement étudiant comme un « référendum anti-Vucic ». À 18 heures, soit deux heures avant la fermeture des bureaux de vote, 64,89 % des électeurs s'étaient déjà déplacés, un taux inédit depuis plus de trente ans.
Le chiffre, encore provisoire, a été annoncé par Branko Josipovic, directeur de l'Office national des statistiques, lors d'une conférence de presse. Il dépasse le record de 1993, fixé à 61,34 %. Selon Orange Actualités, cette mobilisation exceptionnelle est jugée favorable à l'opposition par les analystes. La dernière fois que les Serbes se sont déplacés en aussi grand nombre, environ 70 %, c'était en 2000, pour l'éviction de Slobodan Milosevic. L'histoire national serbe a des repères, et le pays vient d'en franchir un.
Un scrutin né de la rue et de la colère
Ce vote anticipé n'était pas prévu. Il est l'aboutissement de près de deux années de manifestations déclenchées par l'effondrement, en 2024, d'un auvent de la gare de Novi Sad, deuxième ville du pays. Seize personnes ont péri. Les protestataires ont estimé que ce drame était la conséquence directe de la corruption endémique, et ils ont eu raison de le dire haut et fort.
Au plus fort de la mobilisation, parmi les plus importantes depuis la chute de Milosevic en 2000, des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans la capitale. Les fidèles d'Aleksandar Vucic, vice-Premier ministre à partir de 2012, puis Premier ministre en 2014 et président en 2017, ont monté la garde devant le palais présidentiel, barricadé. Les protestataires ont subi des violences.
Pressé de toutes parts, Vucic a fini par céder. Début septembre, il a convoqué les élections et démissionné de son second mandat à la tête de l'État afin de mener la campagne pour son camp. Quatorze années de mainmise sur la politique nationale ont donc abouti à ce que le chef de l'État sorte par la petite porte, sans le choisir vraiment.
La liste étudiante sans tête d'affiche qui inquiète le pouvoir
La Serbie vit depuis une expérience politique inédite. Le mouvement étudiant s'est constitué en force politique disparate, une liste unique sans tête d'affiche, composée de candidats issus de la société civile. Leur seul point commun : battre le Parti progressiste serbe (SNS) d'Aleksandar Vucic. C'est une leçon de choses pour toutes les démocraties ; la société civile peut se passer de chefs pour exister.
Les étudiants, ciblés par la désinformation, sont allés à la rencontre des électeurs pour tenter d'enrayer la machine médiatique du SNS. Leur dernier rassemblement à Belgrade, jeudi, a mobilisé environ 150 000 personnes, selon Franceinfo.
Pour Aleksandar Vucic, cet engagement n'est qu'une « tentative de coup d'État ». Le président sortant a multiplié les déplacements pour mettre en garde contre un « chaos » à venir. Vocabulaire de régime acculé : quand un pouvoir ne peut plus convaincre, il menace.
Que disent les sondages ?
Les instituts divergent, et l'écart en dit long sur la confusion du moment. Le groupe de réflexion Nouvelle pensée politique serbe (NSPM) a publié cette semaine un sondage plaçant la liste étudiante à 44,5 %, contre 42,7 % pour celle de Vucic.
Mais une autre enquête, réalisée en septembre par Faktor Plus, considéré comme proche des autorités, donnait l'actuelle majorité en tête avec 48,6 % et les étudiants à 37,1 %. Le premier résultat officiel est attendu dans la soirée, comme le rappelle Boursorama.
Une diaspora mobilisée, des incidents signalés
Les images ont circulé sur les réseaux sociaux : des Serbes de la diaspora patientant en chantant et en dansant dans les rues de Los Angeles, dans un bar de Toronto, ou encore de longues files de voitures aux frontières avec la Croatie et le Kosovo. Un peuple entier s'est levé, y compris au-delà de ses frontières.
Sur place, le scrutin n'a pas été exempt de tensions. « On constate un nombre important d'irrégularités et d'incidents devant les bureaux de vote », a déclaré à la presse Rasa Nedeljkov, responsable de l'observation électorale au CRTA. La police n'a toutefois confirmé, pour l'heure, aucun fait de violence majeur lié aux élections.
Dans les files d'attente, les motivations divergent. « J'ai voté en espérant voir des changements : on ne peut pas continuer comme cela », a déclaré à l'AFP Marija Spasenovic, une électrice de Belgrade, évoquant la nécessité de garantir l'État de droit. À l'inverse, Vesna Ivic, enseignante de 57 ans, se dit « heureuse » de voir « qu'énormément de choses ont été faites » pour améliorer la vie des gens.
Quelles conséquences pour la Serbie ?
Dix-huit formations sont officiellement en lice pour occuper les 250 sièges du parlement, mais la plupart des partis d'opposition ont soutenu le mouvement étudiant. Le scrutin est le premier depuis 2012 à esquisser, pour 6,4 millions d'électeurs, la possibilité d'une alternance, relève TV5MONDE.
Pour un pays des Balkans suspendu entre l'Europe et l'orbite russe, l'enjeu dépasse largement les frontières serbes. Une défaite de Vucic ouvrirait une période d'incertitude, mais aussi la perspective d'un État de droit enfin respecté. Une victoire du président sortant, elle, prolongerait un système que la rue a déjà condamné.
Les Serbes ont jusqu'à 20 heures pour se prononcer. Les premiers résultats tomberont dans la soirée. Quatorze ans de pouvoir se jouent sur une soirée d'octobre.
FAQ sur les législatives serbes
Pourquoi parle-t-on de « référendum anti-Vucic » ?
Les étudiants ont présenté ce scrutin comme un vote sanction contre Aleksandar Vucic, au pouvoir depuis 2012, après deux ans de manifestations contre la corruption.
Quel est le taux de participation enregistré ?
À 18 heures, 64,89 % des électeurs avaient voté selon l'Office national des statistiques, un record provisoire depuis 1993.
Qui peut remporter ces élections ?
Les sondages divergent : le NSPM donne la liste étudiante à 44,5 % contre 42,7 % pour Vucic, tandis que Faktor Plus, proche du pouvoir, place la majorité à 48,6 %.
