Une Française d'Alsace, Ariane Hiriart, poursuit en Afghanistan l'un des rares projets éducatifs encore tolérés par le régime taliban, au prix de négociations permanentes et de subterfuges quotidiens pour maintenir les filles sur les bancs de l'école. Fondatrice de l'ONG Le Pélican, elle a confié ses methods au Dauphiné Libéré, de passage en France fin octobre 2026.
Son organisation gère six écoles à Kaboul, dont deux pour enfants sourds, deux pour enfants trisomiques ou mentalement déficients, une école d'éducation classique et un atelier de couture. Le dispositif emploie 56 Afghans et sert 400 repas chauds par jour, soit 25 kilos de riz. Le budget annuel, 400 000 dollars, est intégralement consacré à ce projet dans la capitale afghane.
Négocier, tricher, cacher : la vie des écoles sous les talibans
Arrivée pour la première fois en Afghanistan en 2000 dans le cadre d'une mission de l'organisation humanitaire chrétienne Medair, Ariane Hiriart a ensuite créé sa propre structure. Le retour des talibans au pouvoir en 2021 a failli tout emporter. « Quand le pouvoir a basculé, j'ai dû être évacuée, et je n'ai pas pu retourner dans le pays avant le début de l'année 2022 », raconte-t-elle.
À son retour, il a fallu négocier avec le nouveau ministère de l'Économie et celui des Affaires sociales pour rouvrir les écoles. « Ça a été long et fastidieux, au début ils ne voulaient pas que les écoles pour filles rouvrent, mais on a réussi à obtenir la signature d'un agrément, qui doit être renouvelé tous les ans », précise-t-elle.
Les lois draconiennes imposées par Kaboul interdisent aux filles de poursuivre leur scolarité au-delà d'un certain âge. Le Pélican contourne ces interdits avec une organisation quasi militaire. « Pour l'éducation des filles, on triche abondamment. On a des grandes filles de 14, 15, 16 ans qui n'ont plus le droit d'être là, alors on les cache », explique Ariane Hiriart.
Des caméras de sécurité et des gardes avertissent l'école lorsque la milice des mœurs patrouille dans les rues. Avant d'entrer, l'identité des visiteurs est vérifiée auprès de la police locale. Les élèves trop âgées revêtent alors masques, hijabs et gants, et baissent la tête pour qu'un taliban ouvrant la porte ne voie que des têtes voilées.
Des institutrices employées malgré l'interdit
Le défi dépasse la seule scolarité des élèves. « On a des institutrices. Et ce sont des femmes qui travaillent au côté du cuisinier, ce qui est complètement interdit. Nous avons créé une sortie pour qu'elles puissent s'échapper si un taliban arrive », décrit la fondatrice.
Cette obstination s'inscrit dans un contexte que le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères qualifie sans détour : en dépit de leurs engagements internationaux, les talibans multiplient exactions et violations des droits de l'Homme, surtout à l'encontre des filles et des femmes. L'ONU a lancé un appel de fonds de 1,71 milliard de dollars pour venir en aide aux 21,9 millions d'Afghans, soit 45 % de la population, qui ont besoin d'une assistance humanitaire.
La pression s'aggrave encore avec le retour massif de réfugiés afghans expulsés du Pakistan et d'Iran, 2,61 millions de personnes en 2025 selon la même source, qui pèse lourdement sur les communautés d'accueil et les services essentiels.
Une population abandonnée que Paris regarde de loin
Pendant que des Français de terrain tiennent bon à Kaboul, la diplomatie française multiplie elle-même les signaux ambiguës. Comme l'a révélé Le Monde, Paris a ouvert un canal diplomatique avec le régime des talibans, ce qui inquiète les exilés afghans, qui craignent d'être « remis entre les mains de leurs bourreaux ». Certes, la France n'a pas annoncé vouloir expulser des personnes au seul motif de leur situation irrégulière, mais la définition de la « dangerosité » des individus concernés reste floue, déplore la militante des droits humains Shakiba Dawod.
Washington, de son côté, a cessé de financer l'Université américaine d'Afghanistan, qui permettait à près d'un millier d'étudiantes de suivre des cours en ligne malgré l'interdiction talibane, rapporte Entrevue. Le retrait américain menace donc l'unique université encore accessible aux femmes afghanes. À cela s'ajoute l'alerte lancée par les Nations unies et relayée par Paris Match : près de 22 millions de personnes devraient avoir besoin d'une assistance humanitaire en 2026, dont 20 millions menacées par la faim cet hiver.
La leçon d'une femme de terrain
Face à ce désastre, l'action d'Ariane Hiriart démontre ce que peuvent accomplir des initiatives privées, modestes et rigoureuses, là où les grandes machineries internationales reculent. Son école suit le programme afghan en partie, mais y ajoute informatique, anglais, jeux, sport et moments de détente, car ces enfants travaillent en dehors de l'école.
« Je pense qu'ils nous acceptent aussi parce que notre budget annuel de 400 000 dollars est uniquement destiné à ce projet à Kaboul et c'est une grande aide pour l'économie du pays », analyse-t-elle. Une leçon de pragmatisme : les talibans tolèrent ce qui nourrit, ce qui emploie, ce qui ne les provoque pas de front. Le combat pour les droits des femmes afghanes se joue désormais dans ces classes bafouées, derrière des masques et des foulards, grâce au courage obstiné de femmes comme cette Alsacienne.
Questions fréquentes
Qui est Ariane Hiriart ?
C'est une Alsacienne, arrivée en Afghanistan en 2000 avec l'ONG chrétienne Medair, qui a ensuite fondé Le Pélican, ONG qui gère six écoles à Kaboul employant 56 Afghans.
Comment Le Pélican scolarise-t-il les filles malgré l'interdiction talibane ?
L'école cache les élèves de 14 à 16 ans, utilise caméras de sécurité et gardes pour repérer les patrouilles de la milice des mœurs, et fait revêtir masques et hijabs aux grandes filles en cas d'inspection.
Quel est le budget de l'ONG en Afghanistan ?
Le budget annuel de Le Pélican s'élève à 400 000 dollars, entièrement consacrés au projet éducatif de Kaboul, avec 400 repas servis par jour.
