L'incendie d'une grande partie de l'hôtel de ville de Limoges, survenu le 17 octobre lors d'une mobilisation qui a mal tourné, a mis le feu aux poudres bien au-delà de la préfecture de la Haute-Vienne. Le maire Les Républicains de la ville, Guillaume Guérin, a aussitôt désigné les coupables qu'il croit connaître : « l'ultra gauche anarchiste, celle qui vit pour partie repliée dans les localités du plateau de Millevaches », selon des propos rapportés par La Voix du Nord.
Mercredi 21 octobre, un trentenaire originaire de la Creuse voisine a été interpellé en Haute-Vienne. Fiché S pour appartenance à cette mouvance, déjà condamné pour des violences sur un policier, il serait selon Guillaume Guérin le probable « cerveau de cette opération ». Sur la fontaine de l'édifice dévasté, un tag a été laissé : « Vive la Commune ». Un message qui en dit long sur les intentions des auteurs.
Un territoire devenu « base arrière » selon les élus de droite
Le plateau de Millevaches, environ 10 000 habitants à cheval sur la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne, nourrit la méfiance depuis des années. L'histoire du lieu est connue : ancien bastion du communisme rural, rappelle l'historien Dominique Danthieux, il a accueilli à partir des années 1970 des « alternatifs » venus s'y installer, attirés par un territoire réputé très à gauche. L'affaire de Tarnac, en 2008, avait déjà mis les projecteurs sur cette « mouvance anarcho-autonome », dont des membres présumés avaient été arrêtés pour le sabotage de lignes SNCF avant d'être relaxés dix ans plus tard.
Le député UDR de la Creuse, Bartolomé Lenoir, élu en 2024 sous une étiquette alliée au RN, en fait son cheval de bataille. Il qualifie le plateau de « base arrière » de l'ultra gauche et réclame au gouvernement « la dissolution de ces groupes antifas », selon Le Figaro. Mercredi, à l'Assemblée nationale, il a interpellé directement le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez : « Le gouvernement a-t-il, oui ou non, sous-estimé la menace de l'ultragauche dans le Limousin ? » Le ministre s'est contenté de répondre que ces « mouvances » étaient « suivies de très près ». Réponse de commis. On a connu des gouvernements plus soucieux de protéger les symboles de la République que de surveiller discrètement ceux qui les brûlent.
La veille, David Lisnard, maire de Cannes et candidat à l'élection présidentielle, avait visé le même territoire sur RTL, évoquant des « camps de terroristes, d'extrême gauche » où des individus s'entraîneraient à la guérilla urbaine et prépareraient des attaques contre les policiers. Des propos repris par Le Populaire du Centre, alors que les insoumis ont contre-attaqué dans l'hémicycle.
Ces « camps de terroristes » que la justice n'a jamais vus
Voilà pour la rhétorique. Reste les faits. L'existence de ces prétendus camps d'entraînement n'est étayée par aucune procédure judiciaire. Contacté par TF1, le Parquet national antiterroriste a indiqué n'avoir jamais engagé de procédure concernant de telles installations sur le plateau. Même silence du côté des renseignements territoriaux, selon le député LFI de Haute-Vienne Damien Maudet, qui affirme n'avoir jamais entendu de tels signalements. Philippe Brugère, maire de Meymac et président du Parc naturel régional de Millevaches, réfute lui aussi l'existence de camps, tout en reconnaissant que le territoire accueille des personnes en rupture avec le système et que certains individus peuvent être violents.
Il faut donc distinguer l'exact de l'amalgame. L'ultragauche a bel et bien revendiqué des actions dans la région : incendie de véhicules Enedis à Limoges en 2020, puis d'une antenne-relais en Haute-Vienne en 2021. En avril dernier, la justice a condamné pour ces faits, à des peines de prison avec sursis, une quinquagénaire et un septuagénaire arrêté à Bussière-Boffy, en Haute-Vienne. L'homme de 34 ans interpellé mercredi pour l'incendie de la mairie de Limoges est son fils, a confirmé à l'AFP l'avocat du suspect, Me Henri Braun, qui n'a pas encore eu accès au dossier.
Le « Syndicat de la Montagne limousine » et ses ambiguïtés
À Faux-la-Montagne, dans une forêt entre Creuse et Corrèze, un ancien camp de vacances d'EDF, où yourtes et cabanes ont été installées, cristallise les critiques. En 2019, un « Syndicat de la Montagne limousine » a été créé pour défendre une vision du territoire : relocalisation des ressources, accès à la terre et au logement, défense des services publics, « droit d'asile local », défense du vivant. Le syndicat avait soutenu la mobilisation contre les méga-bassines, dont l'épisode violent de Sainte-Soline en 2023 a marqué les esprits.
Interrogé, le syndicat a répondu qu'il ne visait pas à « régenter » le plateau ni à « attaquer les personnes individuellement », ajoutant que « la démocratie est forcément conflictuelle ». Formule commode. Quand une mairie brûle, on mesure le prix de ce conflit assumé.
L'historien Dominique Danthieux, interrogé par l'AFP en 2023, rappelle que les militants radicaux ne représentent qu'« une toute petite minorité » des alternatifs du plateau. Les locaux, disait-il, « n'ont pas compris ce que ces gens, qui avaient un bagage universitaire et étaient promis à une belle ascension dans les grandes villes, venaient faire ici ». Le malentendu dure depuis un demi-siècle. Il nourrit aujourd'hui la colère d'élus locaux qui avaient déjà dénoncé une « terre de non-droit » après la perturbation de la course de moto En'duo du Limousin en 2022. « C'est l'ultragauche aux dérives écologistes, qui est de plus en plus présente sur le plateau depuis 2008 et l'affaire de Tarnac », accusait alors un agriculteur local.
Questions fréquentes
Qui est le suspect arrêté pour l'incendie de la mairie de Limoges ?
Un homme de 34 ans, originaire de la Creuse, fiché S et déjà connu pour des violences sur un policier, a été interpellé mardi en Haute-Vienne. Il est le fils du septuagénaire condamné en avril pour l'incendie de véhicules Enedis en 2020, selon l'avocat Me Henri Braun.
Existe-t-il des camps d'entraînement d'ultragauche sur le plateau de Millevaches ?
Le Parquet national antiterroriste n'a engagé aucune procédure concernant de telles installations, et les renseignements territoriaux n'en ont jamais fait état selon le député LFI Damien Maudet. Le maire de Meymac, Philippe Brugère, réfute leur existence tout en reconnaissant la présence de personnes en rupture avec le système.
Quelles actions l'ultragauche a-t-elle revendiquées dans le Limousin ?
L'incendie de véhicules Enedis à Limoges en 2020, puis d'une antenne-relais en Haute-Vienne en 2021. Ces faits ont valu des peines de prison avec sursis à deux personnes en avril dernier.
