Les cours de l'aéronautique de défense ont presque triplé entre début 2023 et début 2026, aux États-Unis comme en Europe. Depuis les sommets atteints en janvier et février, ils plafonnent puis reculent rapidement, alors même que l'activité industrielle n'a jamais été aussi florissante. Selon une tribune publiée par Boursorama, signée Rainier Brunet-Guilly, associé chez New Alpha Defense, et Eric Galiegue, analyste indépendant, ce paradoxe s'explique par un renversement silencieux du pricing power, ce pouvoir de fixer ses prix sans perdre ses clients, qui migre des grands donneurs d'ordres vers les fournisseurs détenant les maillons rares de la chaîne.
La Bourse a acheté la rumeur et vendu la nouvelle, écrivent les deux auteurs. Au moment où les promesses se réalisent, les marchés découvrent les risques d'exécution et les goulets d'approvisionnement. Mais derrière la correction se joue une recomposition profonde de la valeur dans l'industrie de défense européenne, contrat après contrat.
La loi de gravité du pricing power
Le pouvoir tarifaire n'est pas une propriété fixe. En économie d'abondance, il appartient au donneur d'ordres, qui met ses fournisseurs en concurrence et comprime toute la chaîne. L'automobile en a fait un art. En économie de pénurie, la gravité s'inverse : le pouvoir remonte vers celui qui détient la capacité rare, le procédé unique, la certification introuvable. Les semi-conducteurs l'ont démontré en vingt ans, quand la valeur a migré des marques vers l'amont, TSMC puis ASML. La défense européenne rejoue ce film, en accéléré.
Les auteurs citent l'exemple de TransDigm, fabricant sans gloire de vannes, de pompes et de verrous de cockpit, qui dégage 52,6 % de marge d'EBITDA quand ses homologues plafonnent entre 15 et 25 %, et capitalise davantage que la plupart des avionneurs qu'elle équipe. Warren Buffett voyait dans le pricing power la décision la plus importante dans l'évaluation d'une entreprise.
Flambée des prix n'est pas pouvoir structurel
Un piège d'analyse pollue le débat. Le prix de l'obus de 155 mm, environ quadruplé depuis 2022, est souvent brandi comme preuve du nouveau pouvoir industriel. C'est un contresens, répondent les auteurs : une flambée sur saturation de capacité se résorbe à mesure que les capacités montent, comme les taux de fret maritime après le Covid. Le vrai pricing power survit au retour de la capacité.
Ses marqueurs sont au nombre de quatre. Des marges qui s'installent plutôt que des prix qui flambent, d'abord. La rente de la base installée, ensuite : le fournisseur qualifié capte quarante ans de rechanges sur des programmes dont la vie se compte en décennies. Le pouvoir contractualisé, indexation, acomptes, engagements de volume, lisible noir sur blanc dans les contrats. Enfin, le marqueur ultime : des donneurs d'ordres qui descendent au capital de leurs fournisseurs critiques. Aubert & Duval, forgeron des pièces critiques de moteurs, a été reprise par ses propres clients Airbus et Safran quand elle a vacillé. Quand votre client préfère vous acheter que vous négocier, votre pouvoir tarifaire est constaté par acte notarié.
Safran et Renk, deux modèles en action
Le phénomène n'a rien de marginal : il est le cœur du plus grand succès industriel français. Safran, via CFM International, sa coentreprise avec GE, a vendu plus de vingt mille moteurs CFM56, les plus vendus de l'histoire de l'aviation. L'économie du moteur est celle du rasoir et des lames : le moteur neuf se vend à marge faible, parfois à perte ; la rentabilité se construit sur trente ou quarante ans de pièces et de services dont le motoriste est la source certifiée. Nuance importante : Safran encaisse ce pouvoir sur sa base installée et le paie sur ses achats, titane, forgeage, électronique.
Côté défense cotée, Renk sert de manuel. Le spécialiste des transmissions de blindés, présent sur Leopard 2, Leclerc et le K2 sud-coréen, a annoncé un premier trimestre 2026 en prises de commandes record : 582 millions d'euros, book-to-bill de 2,1, carnet de 6,9 milliards pour un chiffre d'affaires visé au-delà de 1,5 milliard, et une marge d'EBIT ajustée qui monte de 14,1 % à 15 %. La marge qui progresse pendant que le carnet s'allonge, c'est la signature comptable du renversement. Le barème de ce pouvoir a été fixé cet été : Thales a payé Exail, leader mondial des gyroscopes à fibre optique, environ 41 fois son résultat opérationnel attendu.
La grille de lecture de l'investisseur
Pour repérer ce pouvoir avant que le marché ne le price, les auteurs posent quatre questions. Quelle part du chiffre d'affaires provient de positions mono-source sur des programmes en cours ? Combien coûterait, en années et en euros, la requalification d'un concurrent par la DGA ? Que disent les contrats, indexation, acomptes, prix des rechanges ? La marge progresse-t-elle pendant que le carnet s'allonge ? Un test final écarte les faux positifs : la performance tiendrait-elle si les capacités du secteur doublaient ? Celui qui ne vit que de la pénurie retombera avec elle.
Sur les 43 actions européennes du secteur suivies par les auteurs, cinq ressortent comme les plus attractives malgré la tendance baissière : Renk, MTU, Safran, Rolls-Royce et Exosens. Renk séduit particulièrement, avec une croissance des bénéfices de 20 à 30 % confirmée par les analystes pour 2026, 2027 et 2028, et une action qui ne vaut que 16,8 fois ses bénéfices prospectifs. La défense pèse les trois quarts de ses ventes.
Le pouvoir tarifaire, d'ailleurs, se joue bien au-delà de la défense. Morgan Stanley estime que celui de McDonald's s'est érodé, la proposition de valeur du géant américain devenant moins attractive selon l'analyse relayée par AOL. Le phénomène de fonds est le même dans tous les secteurs : le pouvoir de fixer les prix se conquiert, se perd et se déplace.
Ce que cela change pour la France
Pour notre pays, l'enjeu dépasse la Bourse. C'est la souveraineté industrielle qui se joue dans ces ateliers de forgeage, ces lignes de poudre, ces gyroscopes. Les entreprises européennes qui cochent les quatre cases du pouvoir structurel se comptent sur les doigts d'une main, écrivent les auteurs. L'essentiel de celles qui les cocheront demain se construit aujourd'hui dans la chaîne de fournisseurs que la Bourse ne voit pas encore. Le jour où l'État voudra reconstituer ces capacités critiques, il paiera le prix qu'elles fixeront. Mieux vaut les détenir que les convoiter.
Questions fréquentes
Pourquoi les actions de défense baissent-elles alors que l'activité progresse ?
Les marchés ont acheté la rumeur et vendu la nouvelle : après l'euphorie de 2023 à 2026, ils redoutent les risques d'exécution et les goulets d'approvisionnement, selon la tribune de Boursorama.
Qu'est-ce que le pricing power ?
C'est la capacité d'une entreprise à augmenter ses prix sans perdre ses clients. Warren Buffett y voyait la décision la plus importante dans l'évaluation d'une entreprise.
Quelles actions sont citées comme attractives ?
Renk, MTU, Safran, Rolls-Royce et Exosens, selon les auteurs, Renk étant la plus convaincante avec une croissance des bénéfices de 20 à 30 % confirmée pour 2026 à 2028.
