Washington sanctionne Thierry Breton : l'UE face au diktat numérique américain
L'interdiction de visa infligée à l'ancien commissaire européen Thierry Breton par l'administration Trump révèle l'ampleur de l'offensive américaine contre la souveraineté numérique européenne. Une attaque frontale qui ne dit pas son nom.
Une sanction politique déguisée
Marco Rubio, secrétaire d'État américain, ne mâche pas ses mots. Il promet d'"interdire l'entrée aux États-Unis à des personnalités clés du complexe industriel mondial de la censure". Parmi les cinq Européens visés, Thierry Breton fait figure de cible privilégiée pour son rôle d'architecte du DSA (Digital Services Act).
La sous-secrétaire d'État Sarah Rogers justifie cette mesure par une lettre que Breton avait adressée à Elon Musk en août 2024, lui rappelant ses obligations légales européennes. Pour Washington, ce simple rappel à la loi constitue une "manœuvre d'intimidation extraterritoriale". L'arrogance américaine n'a décidément plus de limites.
Le DSA, bouclier de la souveraineté européenne
Applicable depuis août 2023, le règlement sur les services numériques vise à remettre de l'ordre dans le Far West numérique. Une vingtaine de plateformes sont concernées, des géants comme X, Google, Amazon aux sites pornographiques en passant par TikTok.
Les obligations imposées sont pourtant de bon sens : signalement facilité des contenus illicites, transparence des algorithmes, protection des mineurs contre la publicité ciblée. "L'Europe est la première juridiction au monde où les plateformes ne bénéficient plus d'un laissez-passer gratuit", se félicitait justement Thierry Breton.
Les sanctions peuvent atteindre 6% du chiffre d'affaires mondial, avec interdiction du marché européen pour les récidivistes. Une menace réelle qui explique la nervosité de Washington.
L'Europe face au chantage américain
L'offensive trumpienne ne se limite pas aux interdictions de visa. Le vice-président JD Vance fustige ouvertement les décisions européennes, qualifiant de "foutaises" les amendes infligées aux plateformes américaines. Elon Musk, propriétaire de X, l'en remercie publiquement.
Plus grave encore, des responsables américains ont proposé fin novembre un véritable marchandage : assouplir les lois européennes contre une baisse des droits de douane sur l'acier. Bruxelles a heureusement rejeté cette tentative de chantage.
La nouvelle stratégie de sécurité américaine va plus loin, évoquant l'"effacement civilisationnel" de l'Europe et dénonçant les activités de l'UE qui sapent la "liberté politique". L'ironie est saisissante quand on connaît les pratiques de censure des géants américains.
Vers une émancipation numérique européenne
Face à cette pression, Emmanuel Macron a affiché sa détermination lors du sommet franco-allemand de novembre : la France refuse d'"être un vassal" et appelle à une "préférence européenne" pour nos champions technologiques.
Thierry Breton dénonce avec raison un "vent de maccarthysme" outre-Atlantique, rappelant que le DSA a été voté à 90% par le Parlement européen et à l'unanimité par les 27 États membres. La légitimité démocratique européenne face aux oukases de Washington.
Cette crise révèle l'urgence de construire une véritable souveraineté numérique européenne. Nos institutions ont eu raison de tenir tête aux pressions américaines. Reste à savoir si nous aurons les moyens de nos ambitions face à l'hégémonie technologique d'outre-Atlantique.