Une quinzaine de familles d'Ambon et de Noyal-Muzillac, dans le Morbihan, réclament depuis la rentrée de septembre des arrêts de car plus proches de leur domicile pour leurs lycéens, contraintes aujourd'hui de longer la départementale D20 sur deux kilomètres, selon Le Télégramme.
Le réseau BreizhGo, piloté par la Région Bretagne, ne dessert que les bourgs et les grands axes. Les parents, eux, doivent choisir entre la voiture, le covoiturage de fortune ou la démission.
Deux kilomètres le long de la D20, à 7 heures du matin
Julie Bibard habite Fleuriac, à mi-chemin entre Muzillac et Ambon. Maman solo de deux enfants, elle a obtenu avec une voisine la création d'un arrêt devant chez elle pour les collégiens. Le car des lycéens, lui, ne s'y arrête pas.
Sa fille, entrée en seconde au lycée Marcelin-Berthelot de Questembert en septembre, doit rejoindre à pied l'arrêt du bourg d'Ambon ou celui de Muzillac.
« La solution qu'on me propose, c'est que mon enfant longe la départementale sur deux kilomètres dans les deux cas », explique Julie Bibard au Télégramme.
Elle refuse. « Elle est censée marcher le long de la route, dans la nuit à 7 h du matin. Elle ne va pas sauter dans le fossé dès qu'une bagnole arrive. »
Le raisonnement de la Région tient en une phrase : les lycées étant plus éloignés que les collèges, les lignes de ramassage vont de bourg à bourg pour limiter les temps de trajet.
Un règlement régional qui sécurise, mais qui exclut
Raymond Le Brazidec, conseiller régional délégué, assume la doctrine. « Les collèges sont implantés localement, donc on a une densification des transports pour les collèges, on va sur les routes intermédiaires », détaille-t-il. « Et les lycées étant plus éloignés, on a des lignes directes de bourg à bourg. »
L'élu rappelle qu'avant la reprise du réseau par la Région en 2017, le système reposait en partie sur des « arrêts sauvages ». « Aujourd'hui, la Région Bretagne a un règlement de transport scolaire, ça sécurise au maximum les points d'arrêt et les familles. »
L'argument a le mérite de la cohérence. Il a surtout celui de la commodité administrative : sur les 3 000 demandes d'arrêts déposées chaque année, lycées et collèges confondus, 800 sont satisfaites, dont 45 % pour les cars de lycée. La Région ouvre un point de montée « assez facilement » sur une départementale située dans le cheminement de la ligne, à condition que l'endroit soit sécurisé et qu'au moins 500 mètres séparent deux arrêts.
À Noyal-Muzillac, Claire Lemarié a demandé un arrêt au lieu-dit de Cambocaire, à 1,5 km de chez elle contre l'arrêt actuel du Goulet Saint-Jean, sur la D5. Refus de BreizhGo : cela « entraînerait une augmentation du temps de trajet, qui n'est pas souhaitable au regard (...) pour les autres élèves ».
22 euros d'essence par semaine contre 140 euros d'abonnement par an
Claire Lemarié a deux jumeaux à Questembert : l'un en première générale à Marcelin-Berthelot, l'autre prend le train vers Vannes pour son lycée professionnel. Après deux années de demandes infructueuses, elle les emmène en voiture.
« Ça me fait 22 euros d'essence en plus par semaine, alors que l'abonnement BreizhGo coûte 140 euros par an », calcule-t-elle.
Le calcul parle de lui-même. Une famille rurale qui renonce au car scolaire parce qu'il ne passe pas assez près paie près de huit fois le prix de l'abonnement annuel en carburant, sans compter l'usure du véhicule et les heures perdues.
Julie Bibard, qui travaille à l'aube sur les marchés, a trouvé un covoiturage temporaire. Il s'arrête prochainement. « J'ai fait toutes les démarches possibles et je ne trouve pas d'autre covoiturage. La seule solution que je vois, c'est changer de boulot. Je ne vais quand même pas devenir chômeuse pour amener ma fille au lycée ! »
D'autres parents ont tranché autrement : internat, deux-roues, covoiturage organisé. Autrement dit, chacun compense comme il peut les limites d'un service public dont il s'acquitte pourtant par l'impôt.
Le vrai sujet : qui paie la ruralité ?
Le cas breton n'a rien d'une exception. Le Courrier des Maires rappelle que l'organisation du transport scolaire présente des « caractéristiques particulières en raison du jeune public accueilli », ce qui implique des contraintes de sécurité et de proximité que les grandes lignes ne peuvent pas absorber. La question du bon échelon de décision reste entière : commune, intercommunalité ou Région, comme l'analyse Milène Brochot dans Terres et Territoires.
À gauche, on promet de densifier le maillage des établissements en zone rurale pour limiter les temps de transport scolaire à quinze minutes, une promesse inscrite dans le programme de Jean-Luc Mélenchon pour 2027. Elle a le mérite de poser le problème. Elle oublie que la Région, aujourd'hui, refuse un arrêt pour ne pas allonger de quelques minutes le trajet des autres élèves.
La Bretagne rurale vieillit, se dépeuple par endroits, et ses habitants paient déjà l'addition : carburant, péages, éloignement des services. Ajouter à cette facture la garde rapprochée d'un car qui ne passe pas, c'est dire aux familles qu'habiter un hameau est un choix de vie à assumer seul. Claire Lemarié pose la question sans détour : « Voulons-nous une Bretagne rurale où les familles peuvent réellement vivre, travailler et scolariser leurs enfants grâce aux services publics ? Ou une Bretagne où habiter dans un hameau signifie accepter de compenser soi-même les limites de ces services ? »
La réponse appartient à la Région. Elle tient dans une ligne budgétaire, pas dans un règlement.
Questions fréquentes
Pourquoi le car des lycéens ne s'arrête-t-il pas à Fleuriac ?
BreizhGo, le réseau de transport de la Région Bretagne, ne dessert pour les lycéens que les bourgs et les axes principaux, afin de limiter les temps de trajet. Les lignes de collège, elles, passent par des routes intermédiaires parce que les établissements sont implantés localement.
Combien coûte un arrêt supplémentaire pour les familles ?
Rien pour la collectivité, tout pour les parents. Claire Lemarié estime à 22 euros par semaine le carburant qu'elle dépense pour emmener ses deux fils à Questembert, alors que l'abonnement BreizhGo coûte 140 euros par an.
La Région crée-t-elle de nouveaux arrêts ?
Oui. Sur 3 000 demandes par an, lycées et collèges confondus, 800 arrêts sont créés, dont 45 % pour les cars de lycée, selon Raymond Le Brazidec, conseiller régional délégué. Un point de montée peut être ouvert sur une départementale située dans le cheminement de la ligne, à condition qu'il soit sécurisé et qu'au moins 500 mètres séparent deux arrêts.
Quelles solutions s'offrent aux familles rurales sans arrêt proche ?
Covoiturage, internat, achat d'un deux-roues, ou voiture individuelle. Julie Bibard, elle, envisage de changer d'emploi : « Je ne vais quand même pas devenir chômeuse pour amener ma fille au lycée ! »
