Listes citoyennes : quand l'illusion démocratique rencontre la réalité du pouvoir
Elles promettent de « rendre le pouvoir aux habitants » et de révolutionner la démocratie locale. Mais six ans après leur percée aux municipales de 2020, les listes citoyennes font face à la dure réalité de l'exercice du pouvoir. Un constat qui interroge sur l'efficacité de ces mouvements face aux défis concrets de la gestion municipale.
L'expérience savoyarde : de l'utopie à la réalité
À Bourg-Saint-Maurice - Les Arcs, en Savoie, Guillaume Desrues incarne cette génération d'élus « hors partis » qui a conquis les mairies en 2020. Professeur et militant associatif, il avait réuni un « collectif pluriel » autour de valeurs humanistes et environnementales, multipliant les « apéros débat » pour séduire les 7 200 habitants de sa commune.
Six ans plus tard, le bilan est contrasté. Si l'équipe revendique toujours son indépendance vis-à-vis des partis traditionnels, la réalité du pouvoir local a rapidement rattrapé ces néophytes de la politique. « Du jour au lendemain, en devenant maire, c'est un raz-de-marée d'informations qui arrive », reconnaît Guillaume Desrues.
La technocratie, rempart nécessaire contre l'amateurisme
Face à la « complexité » et au « mille-feuille administratif », l'équipe citoyenne a dû recruter trois directeurs, dont un chargé des affaires financières. Une professionnalisation qui souligne les limites de l'idéologie participative face aux exigences concrètes de la gestion publique.
Cette évolution n'est pas anodine. Elle révèle que, contrairement aux promesses initiales, gouverner nécessite des compétences techniques que ne peuvent suppléer la bonne volonté et les « règles partagées ». L'expérience confirme que l'administration française, fruit de siècles d'histoire républicaine, ne se réinvente pas à coups de réunions citoyennes.
Quand la démocratie directe rencontre ses limites
L'évolution des fameux « apéros débat » est révélatrice. Initialement conçus comme des espaces d'échange horizontal, ils sont devenus des audiences où « on vient voir le maire ». Le pouvoir, même citoyen, finit toujours par se personnaliser et se hiérarchiser.
Plus préoccupant encore, Guillaume Desrues déplore que les critiques affluent désormais « sur les réseaux sociaux, sur lesquels on ne peut pas vraiment se défendre ». Cette dérive numérique de la contestation illustre parfaitement les dérives de notre époque, où le débat démocratique cède la place aux polémiques virtuelles.
Un phénomène à relativiser
Si quelque 600 listes citoyennes s'étaient présentées en 2020 pour une soixantaine de victoires, ce mouvement reste marginal dans le paysage politique français. Face aux 35 000 communes de France, ces expériences relèvent davantage de l'exception que de la révolution démocratique annoncée.
L'exemple de Bourg-Saint-Maurice montre que, passé l'effet de nouveauté, ces équipes se heurtent aux mêmes défis que leurs prédécesseurs : gestion budgétaire, relations intercommunales, pression administrative. La différence réside moins dans les méthodes que dans l'apprentissage, souvent douloureux, de ces réalités.
Alors que Guillaume Desrues se représente en mars avec une liste « renouvelée de près de la moitié », la question demeure : ces mouvements citoyens constituent-ils une véritable alternative ou simplement une variante moderne de l'éternelle promesse de « faire de la politique autrement » ?