Leonardo s'implante en Ukraine : le laboratoire de la guerre moderne s'ouvre à l'industrie européenne
Le géant italien de l'armement Leonardo a franchi un pas décisif en créant une filiale à Kiev. Objectif : capter le savoir-faire unique acquis par l'Ukraine sur le champ de bataille, où la guerre des drones a révolutionné les doctrines militaires. Une décision pragmatique qui interpelle la France et l'Europe, trop souvent engluées dans des considérations idéologiques.
Une filiale stratégique au cœur du conflit
Leonardo Ukraine, filiale entièrement contrôlée par le groupe, est inscrite au registre des entreprises ukrainien depuis mai dernier. Avec un capital social d'un peu moins de 100 000 euros, cette structure est officiellement dédiée à la recherche et au développement dans les systèmes optiques et de navigation. Mais les ambitions réelles sont bien plus vastes.
Le directeur général du groupe, Lorenzo Mariani, l'a affirmé en juillet au salon aéronautique de Farnborough : l'Ukraine a « acquis, pendant le conflit, une expérience opérationnelle sans équivalent ». Il faut donc « envisager également des formes de coopération avec l'industrie ukrainienne des drones ».
Le Michelangelo Dome, futur rempart anti-aérien
Au-delà du savoir-faire, Leonardo entend tester concrètement son nouveau système intégré de défense aérienne, le Michelangelo Dome. Complémentaire des batteries Patriot américaines ou des SampT européennes, ce dispositif pourrait générer un chiffre d'affaires d'environ 20 milliards d'euros sur les dix prochaines années. Un enjeu économique majeur pour l'industrie de défense européenne.
Comme le souligne Elio Calcagno, senior fellow Défense et Espace à l'Institut des affaires internationales (IAI), « en Ukraine s'est développée une expertise considérable dans ces systèmes qui, en Europe, seraient au départ considérés comme simples, mais qui, de toute évidence, ne le sont pas lorsqu'il s'agit de les concevoir ou de les produire à grande échelle ».
L'Ukraine, immense laboratoire militaire
Depuis quatre ans, la guerre déclenchée par l'invasion russe a transformé l'Ukraine en un gigantesque terrain d'expérimentation. La guerre de tranchées, digne du début du XXe siècle, s'est muée en une succession d'opérations reposant en grande partie sur des systèmes sans pilote. L'industrie locale est parvenue à produire des drones à coût réduit, mais aussi à en faire des produits de pointe, testés sur le terrain et améliorés en continu.
« Ces dernières années, depuis la perspective de pays en paix comme le nôtre, apparaît de manière évidente et extraordinaire la capacité des Ukrainiens à créer un flux d'informations continu entre la première ligne et les ingénieurs des différentes entreprises », explique Elio Calcagno.
Brave1, le pôle d'innovation qui fait des envieux
Pour soutenir ces efforts, le gouvernement de Kiev a créé un pôle public d'innovation baptisé Brave1, qui rassemble quelque 2 500 entreprises spécialisées dans les drones, la guerre électronique et l'intelligence artificielle. Ce pôle s'appuie sur le Brave1 Dataroom, développé avec l'américain Palantir, qui met à disposition des données visuelles et thermiques recueillies en conditions réelles, utiles pour entraîner des algorithmes capables de reconnaître et d'intercepter les menaces aériennes.
L'Allemagne et l'Union européenne l'ont bien compris. Bruxelles aurait mis à disposition jusqu'à 60 milliards d'euros pour les coopérations avec la défense de Kiev, qui a publié des appels d'offres pour la production de drones d'attaque de longue portée, d'aéronefs de surveillance utilisant la fibre optique et d'un véhicule sans pilote destiné au transport de marchandises.
Les données du champ de bataille, nouvelle ressource stratégique
À l'ère de l'intelligence artificielle, l'acquisition de données en temps réel constitue la véritable ressource pour affiner la conception des systèmes de défense. La rencontre au printemps entre le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, et son homologue ukrainien Mykhailo Fedorov, alors en poste, allait dans ce sens.
Dans ce contexte s'inscrit aussi la licence britannique pour la production en Ukraine du missile de croisière Storm Shadow-Scalp, dont le Royaume-Uni, la France et l'Italie partagent le contrôle. Fabriqué par MBDA, détenue à 37,5 % par BAE Systems et Airbus et à 25 % par Leonardo, ce missile bénéficie d'un test grandeur nature inestimable.
« Pour comprendre, par exemple, la réaction des systèmes russes de défense aérienne, combien de ces missiles parviennent à passer, dans quelles conditions, dans quelles zones. Ce sont donc assurément autant d'informations utiles pour ceux qui conçoivent ces systèmes », conclut Elio Calcagno.
Pendant que certains débattent de l'opportunité de soutenir l'Ukraine, les industriels européens, eux, ont déjà compris que ce conflit est devenu le banc d'essai de la guerre de demain. Une réalité que la France, attachée à sa souveraineté, aurait tout intérêt à intégrer pleinement.