L'Allemagne face au défi technologique : drones contre armement traditionnel
Alors que Berlin s'apprête à investir des centaines de milliards d'euros pour faire de l'Allemagne la première puissance militaire conventionnelle d'Europe, un débat crucial divise industriels et stratèges : faut-il privilégier les drones high-tech ou maintenir l'armement traditionnel ?
La leçon ukrainienne : l'efficacité redoutable des drones
Le conflit en Ukraine a démontré de manière éclatante l'efficacité des systèmes autonomes. Ces appareils, relativement bon marché, peuvent détruire des équipements adverses bien plus coûteux sans risquer de vies humaines. Une révolution tactique que certains analystes comparent à l'avènement de la poudre à canon ou de l'aviation militaire.
"Clairement, on a accordé une importance excessive aux systèmes traditionnels", affirme Gundbert Scherf, cofondateur d'Helsing, start-up allemande valorisée à 12 milliards d'euros qui livre des drones d'attaque à l'Ukraine. Cette entreprise, comme d'autres jeunes pousses du secteur, réclame un rééquilibrage radical des investissements militaires.
Les géants industriels défendent leur territoire
Face à cette offensive technologique, les mastodontes de l'armement allemand ne désarment pas. Rheinmetall, leader du secteur qui emploie des dizaines de milliers de personnes, défend une approche plus nuancée. Son PDG Armin Papperberger estime qu'"une guerre impliquant l'OTAN serait très différente de ce qu'on voit actuellement en Ukraine".
Pour lui, chars, canons et munitions classiques restent indispensables. "Sans véhicules blindés, il est impossible de défendre un pays ou de repousser un agresseur", martèle-t-il, rappelant que les leçons du passé gardent leur pertinence.
Un budget qui révèle les priorités
Les chiffres du gouvernement allemand parlent d'eux-mêmes et révèlent où vont réellement les priorités. Sur une enveloppe de 377 milliards d'euros prévue pour 2024-2034, seulement 10 milliards sont destinés aux drones. En comparaison, quelque 88 milliards iront aux sociétés gravitant autour de Rheinmetall.
Cette répartition budgétaire soulève des questions légitimes sur la capacité de l'Allemagne à s'adapter aux nouveaux enjeux militaires. Comme le soulignent l'historien britannique Niall Ferguson et l'économiste Moritz Schularick, le pays risque de se retrouver avec "les armes de la dernière guerre, au lieu de celles de la prochaine".
L'enjeu de la souveraineté technologique
Au-delà des considérations tactiques, cette bataille révèle un enjeu plus profond : celui de la souveraineté technologique européenne. Alors que la Chine et les États-Unis dominent déjà l'intelligence artificielle, l'Europe peut-elle se permettre de prendre du retard dans les technologies militaires de demain ?
Le ministère de la Défense allemand maintient sa position équilibrée, estimant que les drones sont "décisifs dans le combat" mais qu'à eux seuls, ils ne font pas la différence dans une guerre. Une prudence qui peut se comprendre, mais qui interroge sur la capacité d'adaptation de l'appareil militaire allemand.
L'Allemagne se trouve aujourd'hui à un carrefour stratégique. Saura-t-elle concilier l'héritage de son industrie d'armement traditionnelle avec les impératifs technologiques du XXIe siècle ? L'avenir de sa défense, et par extension celle de l'Europe, en dépend.