Lagos : quand l'Afrique fait la fête sur l'argent facile
Chaque mois de décembre, Lagos, capitale économique du Nigeria, se transforme en une gigantesque foire aux plaisirs. Le phénomène "Detty December" (décembre sale en pidgin) attire les Nigérians de la diaspora qui reviennent au pays pour flamber leurs dollars et leurs euros dans une frénésie consumériste qui interroge.
Une économie de l'ostentation
Dans cette mégapole de 20 millions d'habitants, les tarifs des taxis doublent, les restaurants affichent complet et les night-clubs ne désemplissent pas. "Après avoir travaillé toute l'année, le mois de décembre est l'occasion de sortir, de m'amuser et de me détendre", explique Chioma Chinweze, consultante en marketing de 33 ans.
Le spectacle est saisissant : sur Victoria Island, quartier huppé de la ville, les nouveaux riches nigérians étalent leur fortune dans des établissements de luxe. Au Mr Panther, bar lounge au sixième étage, les scènes sont révélatrices : un quinquagénaire glisse des billets de 100 dollars dans le décolleté d'une jeune femme qui se met aussitôt à danser.
L'argent de la diaspora au service du vice
"L'économie nigériane est très tendue, et vivre au Nigeria n'est pas vraiment idéal. Mais en décembre, on est insouciant, on ne pense pas à économiser. On veut juste s'amuser", assume Michelle Wobo, maquilleuse de 32 ans. Une attitude qui détonne quand on sait que le pays traverse sa pire crise économique depuis une génération.
Dans les boîtes de nuit comme Vein ou Guestlist, le "spraying" bat son plein : cette pratique nigériane consiste à jeter des billets en l'air lors des célébrations, théoriquement interdite par la loi. Des danseuses en bikinis microscopiques se trémoussent pendant que des hommes leur lancent des liasses de billets.
Une insouciance coupable
Le plus troublant reste cette indifférence totale aux réalités du pays. Alors que la moitié nord du Nigeria est ravagée par les kidnappings et l'insécurité, au point que le président Bola Tinubu a proclamé l'état d'urgence sécuritaire fin novembre, les fêtards de Lagos vivent dans leur bulle dorée.
"Je ne me suis jamais sentie autant en sécurité qu'ici", affirme Liberty Mini, décoratrice d'intérieur installée à Lagos depuis trois ans. Une sécurité qui se paie au prix fort, dans des quartiers protégés où l'argent de la diaspora achète une tranquillité que le reste du pays ne connaît plus.
Cette frénésie consumériste révèle les fractures d'une Afrique à deux vitesses : d'un côté, une élite mondialisée qui dépense sans compter, de l'autre, des populations locales qui subissent inflation et insécurité. Un modèle de développement qui interroge sur la véritable prospérité du continent.