Kalindi Ramphul : le roman de l'identité entre deux rives
Dans Les Solitudes de Petite Rivière, paru début mai aux éditions JC Lattès, Kalindi Ramphul interroge les fractures identitaires à travers Soledad, vieille romancière recluse sur l'île Maurice. Entre traditions hindoues et bourgeoisie occidentale, l'autrice franco-mauricienne dresse une fresque hantée par les fantômes du passé et les questions d'appartenance que la République préfère souvent taire.
De Levallois-Perret à Petite Rivière, quelle identité habiter ?
Il y a dans le parcours de Kalindi Ramphul quelque chose qui rappelle ces vies déchirées entre deux rives, que le modèle républicain peine parfois à embrasser. Enfance à Levallois-Perret, « entourée de Blancs, riches et catholiques pour la plupart », une vie « totalement occidentale et bourgeoise ». Et pourtant, le décalage. Aucun autre élève originaire de cette partie de l'Afrique et de l'Asie dans son entourage. Elle était « la seule aux traits indiens ». Deux mondes que rien ne semblait devoir faire se rencontrer.
À Maurice, la famille paternelle est hindoue, très pieuse. Huit frères et sœurs, des grands-parents illettrés. Un écart « fulgurant » mais d'une « extraordinaire richesse », concède l'autrice. C'est précisément cette tension que l'on retrouve dans le personnage de Soledad, née d'une mère mauricienne de Petite Rivière et d'un riche aristocrate espagnol. Deux mondes qui communiquent, certes, mais dont Ramphul questionne les rapports de pouvoir avec une acuité qui ne doit rien au relativisme ambiant.
Pourquoi la fiction heurte-t-elle les traditions familiales ?
On ne s'improvise pas conteur dans une famille hindoue dévote. Les Jours mauves, son premier récit d'autofiction publié en 2024 après le décès soudain de son père, avait déjà provoqué la stupeur du côté paternel. La famille fut « très heurtée » par la fiction. « J'y racontais la sexualité de mon père, qui est une sexualité à moitié fictionnelle et à moitié vraie », explique l'autrice sans fard. La tradition orale mauricienne est puissante, mais la fiction écrite, elle, reste suspecte. Il a fallu à Ramphul du courage pour retourner sur l'île natale de son père malgré ce contentieux.
Les premières semaines, elle ne vit quasiment personne. Elle se réapproprie l'île, son ADN, sa culture, sans forcément parler à sa famille. Elle découvre la vie culturelle mauricienne, va à la radio, fait le journal télévisé de 20 heures, rencontre d'autres écrivains et journalistes. Une reconquête par la culture plutôt que par la tribu. Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément sain : le refus de s'enfermer dans le communautarisme, la volonté d'ouvrir les fenêtres plutôt que de barricader les portes.
Le fantastique, langage de la mémoire mauricienne
Pour la première fois, Kalindi Ramphul s'est permis l'incursion du fantastique dans Les Solitudes de Petite Rivière. Une histoire de fantôme, même. Là encore, ce n'est pas un caprice d'auteur mais un ancrage dans la réalité mauricienne. « Il y a une tradition orale très puissante à l'île Maurice et globalement dans ce côté-là de l'océan Indien », raconte celle qui consomme avidement du cinéma de genre et d'horreur depuis toujours.
Chaque histoire diffère selon la bouche qui la raconte. « On m'a donné cinq versions différentes de la naissance de Ganesh », rigole l'autrice. Elle tenait à ce que le fantastique soit « pris au sérieux » dans ce texte, « qu'il ne soit pas objet de pur effroi ou de ridicule, mais qu'il vienne soutenir la dramaturgie et qu'il vienne soutenir les désespoirs de plusieurs de mes personnages ». Un choix d'écriture qui honore la profondeur des croyances locales plutôt que de les réduire au folklore.
Paris, cet « antre du démon »
Kalindi Ramphul n'a pas mots assez durs pour Paris, « cet antre du démon qui aspire les âmes qui y pénètrent ». L'hyperbole lui plaît, mais le sentiment est sincère. Pour écrire, elle fuit. Grèce pour Les Jours mauves, Finlande pour Greta et Marguerite (2025), Maurice pour Les Solitudes de Petite Rivière. Partout sauf Paris. Il y a dans cette fuite une tradition bien française, de Chateaubriand à Céline, de ceux qui préfèrent le monde à la capitale et ses illusions.
L'île Maurice, dans son roman, est un personnage à part entière. Ramphul lui accorde une place particulière : sa géographie, sa faune, sa flore, sa nourriture, ses odeurs. Le roman est sensoriel. Mais l'autrice pointe aussi, avec netteté, la relation paradoxale de l'île au tourisme de masse qui défigure ses paysages. Là encore, le constat est sans indulgence pour les ravages du consumérisme mondialisé.
Quelles thématiques obsèdent Kalindi Ramphul ?
On retrouve dans l'œuvre de l'autrice les mêmes « thématiques obsessionnelles » : la maladie, l'amitié, l'amour contrarié ou salvateur, la mort et le deuil. Ce dernier est un filigrane, la question de savoir comment vivre avec les souvenirs, les non-dits, les silences et les héritages. « J'adore les mélodrames », se languit l'autrice, qui cite Pedro Almodovar parmi ses principales inspirations pour ce roman.
« La réalité ne m'intéresse pas. On n'est jamais aussi libre que quand on écrit une histoire », fait-elle dire à Soledad. Curieux aveu pour une ancienne journaliste formée à Paris, rédactrice pendant plus de cinq années pour le site Madmoizelle, de 2017 à 2023. Mais c'est le décès de son père, en 2019, qui lui a fait l'effet d'un électrochoc. La vie est trop courte pour ne pas faire ce qui nous tient à cœur.
Une œuvre qui ne chôme pas
Depuis, Kalindi Ramphul ne chôme pas. Les Jours mauves est en cours d'adaptation au cinéma avec les scénaristes Ahmed Hamidi (Le Grand Bain, 2018 ; L'Amour Ouf, 2024) et Paul Rotman (Miskina la pauvre, 2022 ; 3615 Monique, 2020). Greta et Marguerite est en train d'être adapté au théâtre, après que son passage au grand écran a été mis en pause.
La romancière écrit également pour la télévision et le cinéma avec son compagnon Amaury Magne. Un court-métrage d'horreur, Coucou, coécrit avec son ancienne collègue de Madmoizelle Alix Martineau, devrait paraître à la rentrée. S'y ajoute un exemplaire du média littéraire Lettre Zola, Volets ouverts, une réécriture de son tout premier roman, resté caché dans son ordinateur portable volé lors d'un cambriolage. « Tant mieux ! C'était une immense bouse, j'espère que le voleur ne l'a jamais lu ! », rigole l'autrice.
Quant à la page blanche, elle ne l'effraie plus. « Les idées viennent en marchant ! Ce n'est pas moi qui le dis, hein, c'est Virginia Woolf. »
Questions fréquentes
Quel est le sujet des Solitudes de Petite Rivière ?
Les Solitudes de Petite Rivière raconte l'histoire de Soledad, une vieille écrivaine qui vit seule sur l'île Maurice et qui, avec l'aide de son petit voisin Sanjay, décide de raconter la vie romanesque et dramatique de sa famille, en commençant par sa mère, chanteuse prodige d'opéra originaire du village de Petite Rivière.
Kalindi Ramphul a-t-elle vécu à l'île Maurice ?
Kalindi Ramphul a grandi à Levallois-Perret dans une vie « totalement occidentale et bourgeoise », mais l'île Maurice est l'île natale de son père. Elle y est retournée pour écrire Les Solitudes de Petite Rivière, se réappropriant progressivement ce patrimoine culturel.
Pourquoi Kalindi Ramphul utilise-t-elle le fantastique dans ce roman ?
L'incursion du fantastique s'ancre dans la richesse des croyances et des légendes mauriciennes, où la tradition orale est très puissante. Kalindi Ramphul souhaitait que le fantastique soit pris au sérieux et vienne soutenir la dramaturgie et les désespoirs de ses personnages.