Marseille : sur les traces du tabou colonial, une balade qui dérange
Au sous-sol du magasin Uniqlo du centre de Marseille, les cabines d'essayage ressemblent à toutes les autres. Quel client peut se douter qu'il pénètre dans la salle des coffres d'une ancienne banque, et que celle-ci a joué un rôle actif dans la colonisation de l'Algérie au XIXe siècle ? Un panneau mural, fruit du travail d'un chercheur et de ses étudiants, le raconte depuis 2025. C'est le point de départ d'une balade urbaine qui interroge notre mémoire nationale.
Pour en savoir plus, il faut suivre Selim El Meddeb. Journaliste et enseignant, il a lancé 'Mars et l'Empire', un circuit sur les traces d'un système colonial dont Marseille fut un centre névralgique. Avec sa superbe façade blanche, le bâtiment d'Uniqlo a été érigé en 1919 pour abriter la Compagnie algérienne, qui a servi à vendre à des Français des terres spoliées aux Algériens, l'équivalent de trois fois la Belgique, explique notre guide. Un quart des Marseillais d'aujourd'hui auraient des racines algériennes et 10 % descendraient de rapatriés de 1962. Parmi eux, combien de clients d'Uniqlo ignorant ces histoires ?
Une histoire qui commence au Vieux-Port
C'est pour faire connaître ces réalités que Selim El Meddeb a lancé ce circuit, après trois ans de recherches. Ce matin de fin juillet, il guide trois personnes : une communicante dans la culture, une chercheuse et un chercheur en anthropologie. Nous voilà sur le Vieux-Port, maillon clé des conquêtes territoriales et commerciales françaises. Dès le XVIe siècle, face aux corsaires 'barbaresques', comme on qualifiait les habitants d'Afrique du Nord, Henri IV autorise les navires marchands à s'armer et combattre : la première Chambre de commerce du monde naît à Marseille. Elle obtiendra le monopole du commerce avec l'Empire Ottoman, jusqu'à en être l'interface diplomatique et judiciaire. En outre-mer, commerce et État ne font qu'un.
Entre 1830 et 1845, sous l'effet d'une mondialisation naissante et de l'accès à de nouvelles ressources coloniales, notamment issues d'Algérie, le trafic de marchandises double à Marseille. On y débarque les matières premières nécessaires aux industries du sucre, du savon, de la bougie. Le port se modernise sous la férule de Paulin Talabot, à l'origine de grandes banques et des chemins de fer Paris-Lyon-Marseille.
Les traces visibles du passé colonial
Sur la Canebière, les traces de cette époque sont partout. Le Palais de Bourse, inauguré en 1860, arbore un bas-relief personnifiant Marseille, servie par les peuples de l'océan et de la Méditerranée. Sur l'hôtel particulier d'un commerçant, des têtes de personnes noires soutiennent des colonnes. Un bâtiment qui abrite aujourd'hui le commissariat central de Marseille. Cela pose question, dans un pays où l'on a quatre fois plus de chances d'être soumis à un contrôle d'identité quand on est noir, arabe ou maghrébin, commente Selim El Meddeb.
Quant à l'hôtel voisin, il appartenait à l'homme d'affaires Victor Régis qui, après l'abolition de l'esclavage, trouva la parade au manque de main-d'œuvre aux Antilles : enrôler plus de 17 000 esclaves au Congo, leur promettant la liberté sous dix ans, avec 15 % de mortalité durant la traversée en bateau à vapeur.
Le monument aux morts et les révoltes oubliées
En haut de la Canebière, on s'arrête devant le monument aux morts de la guerre de 1870 contre la Prusse. Mais qui sait qu'un an plus tard, ces gardes mobiles vont aussi mater une révolte kabyle qui fait des dizaines de milliers de morts et après laquelle un quart des Algériens voient leurs biens confisqués. Une certitude : sur les monuments aux morts de Marseille, les troupes issues des colonies sont quasi-invisibles.
Les tentatives de réparation historique sont ardues. En 2014, quand est posée ici une plaque commémorative des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945 par l'Armée française, des Pieds noirs manifestent et la plaque disparaît. Preuve de l'incandescence du sujet algérien dans le Midi, qui a accueilli une vaste main-d'œuvre originaire de cette colonie en 1945, puis après l'indépendance de 1962. Le seul monument marseillais dédié à la colonisation est celui honorant les rapatriés d'Algérie, une statue de l'artiste César installée sur la corniche.
Faut-il déboulonner les statues ?
Au pied des grands escaliers de la gare Saint Charles, inaugurés en 1927, deux statues féminines allongées incarnent les colonies d'Asie et d'Afrique. La seconde, aux muscles puissants, dénudée, porte un collier en défenses d'animaux. Dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, ces statues ont été taguées, explique notre guide. Faut-il les accompagner d'un cartouche explicatif ? Les placer dans un musée, comme le demandent plusieurs collectifs ? Pour Selim El Meddeb, le débat gagnerait à être tranché démocratiquement. Mais rien ne bouge. Alors, en 2022, une artiste aux racines camerounaises, Marie-Rose Frigiere, a décidé de danser sur la statue aux colonies d'Afrique, et de la faire parler, pour s'approprier une histoire que personne ne lui avait apprise.
Un travail de mémoire qui reste à faire
Pour Selim El Meddeb, il s'agit aussi d'en finir avec les prétendus 'bienfaits de la colonisation'. Celle-ci a permis d'éduquer ? 3 % des colonisés ont accès à l'éducation primaire en 1945. De construire des routes ? 60 km ont été bâtis au Niger en 60 ans. Elle a coûté cher aux Français ? Faux. Une loi de 1901 stipule que tout ce qui est construit dans la colonie est financé par celle-ci, grâce à l'extraction de ses ressources.
Marseille est aussi constellée de noms célébrant le colonialisme. En 2022, l'école Bugeaud, le massacreur en chef de l'Algérie, est rebaptisée Ahmed Litim, un tirailleur algérien tué par les nazis. La rue du même nom a été rebaptisée en 2024. Sauf qu'elle croise la rue Cavaignac, qui lui a inauguré les enfumades de populations.
Pour lever le tabou colonial, sujet exploré par de nombreux historiens mais manquant de relais, le travail sera long. En témoigne le cahier d'écolier que Selim El Meddeb sort de son sac. Fourni à son fils par la ville en 2025, il est habillé d'une toile du XVIIIe siècle célébrant la fondation de Marseille. Gyptis, princesse locale, offre sa coupe à Protis, marin grec, de quoi raviver le mythe d'un consentement mutuel entre colonisateur et colonisé, au nom de la civilisation. À leurs côtés, une personne noire esclavisée. Un impensé colonial de plus.