Le 17 octobre 1902, à Paris, la police française résolvait pour la première fois un meurtre grâce aux empreintes digitales. L'homme de cette première s'appelait Alphonse Bertillon, père de la police scientifique et inventeur du « bertillonnage », un système d'identification qui a équipé la France pendant près d'un siècle.
C'est l'histoire que raconte SudOuest.fr dans ses colonnes datées du 16 octobre, et elle mérite d'être rappelée. Car derrière chaque fiche signalétique, derrière chaque prise d'empreintes à la mairie lors d'une demande de carte d'identité, il y a un Français, un commis aux écritures devenu le fondateur de la criminologie moderne.
Un commis aux écritures contre les récidivistes
Alphonse Bertillon (1853-1914) n'était pas destiné à une telle gloire. Élève médiocre, passé par des études de droit, il entre en 1879 comme simple commis aux écritures à l'identité judiciaire de Paris. Le jeune homme constate aussitôt le désarroi de la police face aux criminels récidivistes, qui représentaient alors la moitié de la population carcérale française.
Sous l'Ancien régime, rappelle SudOuest.fr, la question était réglée par une méthode qui ne manque pas de saveur : on marquait au fer rouge d'une fleur de lys les criminels. Dans « Les Trois Mousquetaires » d'Alexandre Dumas, la flétrissure sur l'épaule de Milady permet ainsi à d'Artagnan de reconnaître en elle une empoisonneuse déjà condamnée. La Révolution a fait disparaître cette pratique, et le XIXe siècle s'est retrouvé démuni face au mensonge d'identité. Les registres de police existaient, mais ne suffisaient pas à confondre un individu déjà condamné.
Bertillon, issu d'une lignée de statisticiens et de démographes, s'appuie sur les travaux du Belge Adolphe Quetelet, qui a montré que quatorze mesures osseuses sont propres et uniques à chaque adulte. L'idée est simple et géniale : mesurer l'individu dans ce qu'il a d'invariable.
Le bertillonnage, une méthode française adoptée par le monde
Dès 1882, Bertillon fonde le premier laboratoire de police d'identification criminelle. À chaque arrestation, on relève quatorze mensurations au pied à coulisse : taille, longueur des pieds, de la main, de l'oreille, de l'avant-bras, arête du nez, écartement des yeux. Le tout est consigné sur une fiche anthropométrique, complétée par des photographies de face et de profil.
La Préfecture de police ne croit pas au projet. Le préfet de l'époque, Louis Andrieux, prend son subordonné pour un fou. Le pari est pourtant gagné en quelques mois : un récidiviste est démasqué dès 1883 grâce au système anthropométrique. Un Bureau d'identité est créé, et dix ans plus tard, le service de l'identité judiciaire archive 500 000 fiches, dont celle de Bertillon lui-même.
Le 11 août 1893, un décret présidentiel fonde officiellement le service de l'Identité judiciaire, sous l'impulsion du préfet Lépine. La méthode triomphe dans toute l'Europe, puis aux États-Unis. Le « bertillonnage » est utilisé en France jusqu'en 1970.
1902 : l'affaire Reibel, première enquête résolue par empreintes
Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas Bertillon qui a inventé l'identification par empreintes digitales. C'est son contemporain anglais Francis Galton qui a classifié au moins 2 500 empreintes. Les traces digitales elles-mêmes avaient été identifiées dès le XVIIe siècle par l'anatomiste italien Marcello Malpighi. Selon SudOuest.fr, la véritable première mondiale reviendrait d'ailleurs au fonctionnaire de police argentin Juan Vucetich dès 1892.
Reste que c'est Bertillon qui a fait entrer la dactyloscopie dans la police française. Le 17 octobre 1902, il se rend sur les lieux du meurtre de Joseph Reibel, domestique d'un dentiste parisien, Auguste Alaux, au 157 rue du Faubourg Saint-Honoré. Le procureur lui fait remarquer des empreintes de doigts sur une vitrine brisée. Bertillon emporte le fragment de verre, fait ressortir les traces, puis les compare avec celles désormais relevées sur les détenus : depuis 1900, il joint aux fiches signalétiques l'empreinte de quatre doigts de la main droite et de l'index gauche, puis, en 1904, celles des dix doigts.
Bingo, comme on dit à la préfecture. Les empreintes correspondent exactement à celles de la fiche d'un nommé Henri-Léon Scheffer, dit l'Artilleur. Bertillon consigne sa découverte dans un rapport daté du 24 octobre 1902. Scheffer se rend à la police et passe aux aveux. La police scientifique vient de naître, scène de crime photographiée comprise.
Un héritage toujours vivant, de la préfecture à la mairie
Plus d'un siècle après, la dactyloscopie reste la technique primordiale de la police scientifique. En France, la prise d'empreintes est même devenue un geste administratif quotidien : comme le rappelle 20 Minutes, les empreintes digitales sont désormais obligatoires dès l'âge de 12 ans pour obtenir la carte nationale d'identité au nouveau format.
Il y a quelque ironie à voir la machine administrative généraliser ce qui fut d'abord une arme contre la récidive. Mais c'est bien là le signe d'une méthode qui a fait ses preuves. L'ordre public ne s'improvise pas ; il se construit, mesure après mesure, fiche après fiche, par des hommes de méthode et de terrain.
Bertillon n'était ni un élu, ni un expert en communication. C'était un fonctionnaire obstiné, moqué par son propre préfet, qui a doté la France d'un outil que le monde entier nous a envié. On aimerait que les élites actuelles tiraient de ce précédent quelque leçon d'humilité.
Questions fréquentes
Qui a inventé l'anthropométrie judiciaire ?
Alphonse Bertillon, en 1882, à l'identité judiciaire de Paris. Son système, dit « bertillonnage », reposait sur quatorze mensurations osseuses et a servi en France jusqu'en 1970.
Quand la police française a-t-elle résolu sa première enquête par empreintes digitales ?
Le 17 octobre 1902, lors du meurtre de Joseph Reibel au 157 rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris. Bertillon a comparé les traces sur une vitrine brisée avec la fiche d'Henri-Léon Scheffer, qui a avoué.
Est-ce Bertillon qui a inventé les empreintes digitales ?
Non. L'Anglais Francis Galton a mis au point leur classification, et l'Argentin Juan Vucetich aurait résolu une affaire par ce procédé dès 1892. Bertillon a adopté la méthode en France à partir de 1900.
